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Jeu, Fév

Société

C’est en partie, pour contourner la grogne de plus en plus perceptible des milliers d’enseignants, sans salaire depuis des années, que sont organisés ces recrutements ‘’exceptionnels’’.

Le Conseil des ministres du 05 février dernier, a adopté une communication du ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement technique et de la Formation professionnelle, Kandia Camara, relative au lancement officiel du concours d’entrée dans les Centres d'animation et de Formation pédagogique (Cafop), session 2020. Dans le Communiqué du Conseil, il est écrit : ‘’dans le cadre de la politique de l’éducation de masse du Gouvernement, qui vise notamment la scolarisation totale des enfants de six (06) à seize (16) ans, de nombreuses infrastructures scolaires ont été réalisées au cours de ces deux (02) dernières années, dans toutes les régions du pays, occasionnant un besoin important en personnel enseignant du préscolaire et du primaire. Aussi, un recrutement exceptionnel a été effectué en 2019 à la faveur du Programme Social du Gouvernement (Psgouv). Dans cette dynamique, le Conseil a donné son accord pour le recrutement de 5 000 jeunes diplômés du Brevet d'Etudes du Premier Cycle (Bepc), qui recevront une formation initiale dans les Cafop. L’ouverture des inscriptions pour le ce concours d’entrée dans les Cafop, est fixée au 10 février 2020 et le déroulement des épreuves est prévu pour le samedi 25 avril 2020’’.

On se rappelle qu’en 2019, le gouvernement ivoirien avait procédé, hormis le concours normal de recrutement annuel des enseignants, à un recrutement exceptionnel de 10 300 enseignants contractuels du primaire et du secondaire dans le cadre d’un programme dit social du gouvernement pour ‘’combler le déficit d'enseignants dans le système scolaire ivoirien’’.  ‘’Nous constatons, avec regret, que dans certaines zones, des parents continuent de cotiser pour l'éducation de leurs enfants en raison du déficit d'enseignants, ou encore, qu’il existe des écoles sans table-banc’’, avait annoncé le Chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, dans son discours de nouvel an 2019. Alors que 5000 enseignants avaient été recrutés en 2018. Autre raison qui justifie ces recrutements massifs : l’annonce de l’équipement des écoles avec plus de cinq cent mille (500 000) tables-bancs pour 2019. C’est dire que les recrutements importants, opérés depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, en 2011, n’ont pas suffi pour combler ce déficit d’enseignants, au moment où parents, élèves et enseignants se plaignent plus que jamais de classes surchargées avec plus de 100 élèves par classe.
Le Directeur des Ressources humaines du ministère de l’Education nationale de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle, Mamadou Barro, indiquait, le 23 mars 2019 à Abidjan, que le contrat de ces enseignants est de deux ans après lesquels ‘’les meilleurs seront recrutés et vont intégrer la Fonction publique selon le Programme social du gouvernement’’. Ceux-ci n’ont eu droit qu’à deux mois de formation au lieu d’un an dans le cycle normal dans les Cafop ou à l’Ecole normale supérieure (Ens).
Toujours dans le cadre du ‘’Programme social du gouvernement’’, les enseignants du préscolaire et du primaire percevront mensuellement une prime de 100 000 FCfa, ceux du collège, 125 000 FCfa et ceux du lycée, 150 000 FCfa.
En ce qui concerne la Formation dont certains craignent un rabais, pour un système éducatif qui est loin de faire partie des plus performants en Afrique,  M. Koffi, expert en pédagogie et Conseiller technique de la ministre Kandia Camara, a confié à l’agence Apanews en 2019, que ce qui est important, c’est l’accompagnement. A l’en croire, ceux qui ont été recrutés de façon exceptionnelle ont, certes, deux mois de formation, mais sur le terrain, il y a un dispositif de suivi. ‘’Pendant les congés et les vacances scolaires, la formation initiale DEVRAIT se poursuivre afin d’aguerrir ces jeunes enseignants contractuels’’.
 
Un véritable capharnaüm, comme pour justifier la maxime selon laquelle, en politique, on ne résout pas les problèmes, on les déplace.  Dans le cadre de ce dossier, nous avons rencontrer S. Yves qui est passé par le concours normal pour entrer au Cafop en 2017. Après un an passé dans ledit Cafop, il a fait une autre année de stage pratique ‘’sur le terrain’’. A la fin, il a bénéficié d’une bourse de stage de 540 000 Fcfa ; soit 60 000F par mois (l’année scolaire dure normalement 09 mois). C’est à partir de là que commence la galère. Pour avoir son rappel de salaire, ce nouvel instituteur (affecté, bien souvent à l’extrémité du pays), doit produire, un certificat de prise de service (ce qui prend du temps), avant d’avoir un matricule. L’obtention de ce sésame peut durer un an, ‘’pour les plus chanceux’’, confie Yves. Après, il faut obtenir un arrêté de nomination. Là aussi, le demandeur peut attendre ‘’un an’’ également, s’il ‘’connait quelqu’un en haut lieu’’. Mais c’est à partir de là seulement, qu’il est pris en compte dans le budget de l’Etat de Côte d’Ivoire, comme faisant partie des fonctionnaires du pays. Enfin, il faut obtenir un bulletin de solde ; pour espérer, un jour, avoir le rappel du salaire, pris en compte, à partir de l’arrêté de nomination. Cela fait 19 mois aujourd’hui, que la promotion avant Yves, attend son rappel. Certains avancent avoir attendu trois ans avant d’avoir leur rappel. Ce qui veut dire que le nouvel instituteur qui entre au Cafop, attend, au strict minimum, deux ans (24 mois), après avoir fini son année théorique et son année pratique sur le terrain, pour percevoir son rappel, avant que chaque mois, son salaire ne tombe. Au moment où d’autres parlent de cinq ans au niveau du secondaire. Pendant ce temps, où vit-il, que mange-t-il, comment se soigne-t-il, comment se déplace-il pour donner le savoir aux apprenants ?

Pour éviter de ‘’mourir de faim’’, nombre d’entre les nouveaux enseignants préfèrent rester à Abidjan et aux alentours. Résultats de la course : de très nombreux établissements de l’intérieur du pays manquent encore d’enseignants malgré les recrutements massifs et exceptionnels. Comme on le voit, c’est en partie, pour contourner la grogne de plus en plus perceptible de ces milliers d’enseignants (pour la plupart des militants du Rhdp), sans salaire depuis des années, que sont organisés ces recrutements ‘’exceptionnels’’ avec un salaire mensuel compris entre 100 et 150 000Fcfa. Le mercredi 05 février, ils étaient plus de 1000 jeunes faisant partie des 10 300 enseignants contractuels du primaire et du secondaire recrutés en 2019, par voie de concours, qui ont fait le pied de grue à la tour D de la cité administrative au Plateau qui abrite le Ministère de l’Education nationale dirigé par Kandia Kamissoko Camara. Ils se plaignent de n’avoir pas été affectés jusque-là, contrairement à leurs camarades. Mais le fait est qu’un test doit sélectionner les meilleurs, dans deux ans pour la Fonction publique. En deux ans, nous serons en 2021, loin de la présidentielle du 31 octobre prochain. Le problème n’est donc pas résolu, il est différé. C’est la même logique qu’adopte la Société de transport abidjanais (Sotra), comme si on avait passé le mot à chaque entreprise publique ou privée mais dirigée par un cadre du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp, coalition au pouvoir). Le Sotra annonce le recrutement de 1417 nouveaux agents et 2.500 stages au sein de sa structure durant l’année 2020. Vous avez bien lu : ‘’ durant l’année 2020’’.
Le gouvernement ivoirien qui minimisait le taux de chômage des jeunes (plus de 75% de la population a moins de 30 ans), en brandissant des chiffres et des taux de croissance à faire pâlir même les Etats-Unis et la Chine, se rend compte maintenant et peut-être, un peu tard, de la bombe sociale qui risque d’exploser entre ses mains, à l’orée de la présidentielle de 2020. Il pare au plus pressé.

Jean Michael