31
Mar, Mar

Société

Les proches leur font miroiter le bonheur en leur promettant un métier ou de les inscrire à l’école. Mais arrivés en ville, ces adolescents ou adolescentes sont utilisés comme des employés de maison.

 « Tonton, y a pain hein ! Pardon, il faut payer je vais partir à la maison, je suis fatiguée », implore presque, une fillette à la grande gare d’Agnibilékrou. Cheveux ébouriffés, les pieds couverts de poussière, vêtue d’un boubou taillé dans du pagne déteint par le soleil, Fatou, c’est son prénom, est vendeuse ambulante de pain sucré. Elle a, à peine, 13 ans. Elle porte un plateau en aluminium contenant de gros pains. Venue de Sandégué, dans le nord-est du pays, Fatou vit avec sa tante dans la capitale du Djuablin. Dès les premières lueurs du jour, sa marchandise sur la tête, elle arpente les rues et ruelles de la ville, sillonne les gares routières pour ne rentrer que la nuit tombée. L’air innocent, elle adresse un sourire immaculé comme pour inciter les clients à acheter sa marchandise. Sa petite silhouette est connue des habitués de la gare. « Cette petite est une championne. Tôt le matin, elle est à la gare, elle peut gagner 10 000 FCFA par jour. Sa tante est assise sous un arbre avec le stock de pains. C’est la petite qui est chargée de les vendre. La tante en question a, à son service, plusieurs filles qu’elle a fait venir du village pour faire le commerce », confie Amankou O., apprenti chauffeur. Un client s’approche de la fameuse tante, il engage une discussion avec elle. « Bonjour, je veux acheter du pain, mais je me demande si votre fille peut me faire la monnaie.

J’ai un billet de 5 000 Francs », lance-t-il. Les yeux grands ouverts, elle fait un large sourire avant de répondre : « Elle peut faire la monnaie. Il y a longtemps qu’elle vend, elle connaît l’argent ». « N’est-elle pas trop petite pour ce travail ? », lui demande le client. Cette remarque n’est pas du goût de la tante. Et elle le fait savoir : « C’est quoi ton problème ? Si tu es venu acheter ton pain, achète tu vas partir », vocifère-t-elle. Le travail des enfants Comme Fatou, cette gamine au visage défraichi par la besogne quotidienne, ils sont nombreux les enfants de son âge qui, chaque jour, sont jetés dans les rues des grandes villes, par des adultes véreux sous le manteau de bienfaiteurs, pour écouler différents produits. Ceux qui ne sont pas rentables sont parfois privés de nourriture ou subissent des sévices corporels. Sur les gares routières, ces petites mains se promènent pour vendre qui, des œufs, qui, du jus de gingembre, de tamarin ou de l’eau glacée. Aïssia, 10 ans, Malan et Digata (13 ans), rencontrés à la gare d’une grande compagnie de transport en face du commissariat d’Agnibilékrou, disent avoir été envoyés du village par des tantes qui ont promis de leur faire apprendre un métier, mais sont surpris de se retrouver à vendre dans les rues. « Maman m’a dit que je vais apprendre ‘’téla’’ (Ndlr, tailor, pour dire la couture), mais je vends de l’eau glacée», rapporte Digata, vendeuse d’eau, dans un français approximatif. Non loin de là, dans une autre gare, Adou Bla, 15 ans, a sur la tête un plateau contenant un échantillon de ses articles : des sachets d’eau glacée, du jus de gingembre, de la sucrerie. Elle tient dans sa main plusieurs sachets contenant des œufs bouillis. « Tantie choco, y a Fanta, coca… œufs hein ! », dit-elle pour présenter sa marchandise à une voyageuse qui vient de descendre d’un minicar.« Tout ça pour toi seule ?», l’interroge la jeune dame. « Oui tantie, voici ma table, si tu veux du pain sucré, il y en a », répond-elle. « C’est pour ma tante ; elle est allée me chercher au village pour venir faire la couture, mais depuis que je suis venue, elle dit de vendre. Tantie, je ne dors même pas. J’attache l’eau, ‘‘gnamankoudji’’ et puis je lave assiette », soupire-t-elle.

Du rêve … au désespoir

Au même moment, un minicar, communément appelé ‘‘Massa’’, en partance pour Bondoukou, ralentit. Le chauffeur n’a pas le temps d’immobiliser son engin qui est assailli par un groupe de vendeurs d’articles divers, tous des adolescents. Parmi eux, un petit garçon qui se présente sous le nom d’Issouf, 14 ans, dit avoir arrêté les cours en classe de 6e à la suite du décès de son père. Son oncle, employé dans une scierie, l’a fait venir du village pour lui assurer les cours. « Depuis la rentrée, je vends pour ma tante (Ndlr, l’épouse de l’oncle) à la gare. Mais mon oncle ne dit rien », se lamente-t-il. Aliman, 15 ans, déscolarisée, rencontrée dans un restaurant, n’a pas la chance des autres qui sont restés avec leurs parents. Elle a été placée dans ce restaurant où elle officie en qualité de plongeuse. Sortie de son tas d’assiettes pour acheter du savon, elle raconte son calvaire quotidien. « Ma tante m’a fait venir du village pour apprendre la coiffure. Arrivée ici, elle dit de travailler un peu d’abord, mais ça fait deux ans que je travaille chez les gens. Je suis avec ma petite sœur, elle est chez une autre femme. Chaque fin du mois, elle vient chercher l’argent seulement. Elle ne nous donne rien en retour, je veux repartir au village », lâche-t-elle, dépitée. Nous lui tendons un billet de 500 FCFA en guise de consolation, mais celle-ci refuse au motif qu’elle sera accusée de vol si son ‘‘employeur’’ apprend notre petite aide. Ainsi est rythmée la vie de ces corps frêles qui aspirent à des lendemains chanteurs.

 

Vital Kouamé