Sidebar

23
Jeu, Mai

Inondations meurtrières à Abidjan/Alain Tailly : ‘’ce sont des fontaines de larmes des yeux de ses enfants qui ont vu leur maman emportée par les eaux impitoyables’’

Débats & Opinions
Typographie

‘’Tout gouvernement digne de ce nom doit user de clairvoyance et d’anticipation pour prévenir les grandes catastrophes’’.


La pluie du 19 juin dernier est tombée avec une rage sans nom sur Abidjan. Comme un fleuve en furie, les eaux ont dévasté la Riviéra Palmeraie et Alabra, faisant d’effroyables dégâts ici et là, révélant sous nos yeux ahuris l’extrême fragilité de la vie. De fait, nul n’a été épargné, car tous ont été touchés : pauvres et riches, puissants et gens du peuple, enfants et vieux, hommes et femmes. Tous, sans exception. Les villas cossues d’Alabra ont connu le même sort que les baraques fragiles de la Palmeraie : désastre, terreur et désolation. Comme pour dire que devant la colère des éléments et la réalité de la mort, nous sommes tous égaux, réduits à notre humble condition d’humain.


17 jours après ce drame sans précédent, la vie semble avoir repris son cours normal. La politique a repris tous ses droits après ce qui aurait dû être qualifié de deuil national, mais qui est, hélas !, resté dans la catégorie des faits divers, sans lendemain. L’actualité nationale a désormais les yeux rivés sur le nouveau gouvernement et ses suites fâcheuses : la rébellion des ex-futurs ministres qui marcheraient sur les traces d’Houphouët-Boigny. Re-devenir ministre est devenu plus urgent, plus essentiel qu’aider des frères en détresse à reconstruire leurs vies brisées par les eaux meurtrières ; comme si un poste ministériel était plus important qu’une vie humaine.

Pourtant à travers cette pluie phénoménale, cette inondation sans pareille, le Ciel semblait nous envoyer un message pour nous rappeler que le plus important sur cette terre, c’est la Vie. Et tout gouvernement digne de ce nom doit en prendre le plus grand soin, en usant de clairvoyance et d’anticipation pour prévenir les grandes catastrophes. Tout gouvernement au service de la communauté doit réagir promptement et agir durablement avec les moyens de l’Etat, et s’il le faut ceux du privé, pour secourir, assister, soulager, soigner, calmer, rassurer. C’est cela l’essence de sa mission.


Pourtant, il n’a pas cessé de pleuvoir sur la Palmeraie et sur Alabra, car ce sont, chaque jour, des torrents de larmes que versent ces couples de vieux retraités qui ont perdu en une nuit le travail de toute une vie. Ce sont des fontaines de larmes qui coulent des yeux de ses enfants qui ont vu leur propre maman périr tragiquement, sous leurs yeux impuissants, emportée par les eaux impitoyables. Ce sont des boues de larmes que versent ces couples de jeunes cadres qui ont dû s’endetter pour construire et équiper leur résidence, aujourd’hui ravagée par les flots. Et que dire de tous ces sans abris qui errent désormais dans les rues d’Abidjan, le regard livide et le cœur en peine, sur les traces de la pauvreté et de la misère.

Mais le gouvernement a été dissous. Les ministres ne sont donc plus responsables de rien. On ne peut raisonnablement leur reprocher leur inaction et leur indifférence. Or donc, nous aurons un nouveau gouvernement. Et ce qui attend cette nouvelle équipe, c’est de :
- Déployer des équipes sociales partout où besoin sera pour évaluer la vraie réalité des dégâts et l’ampleur des traumatismes causés par ces pluies démentielles ;

- Apporter une assistance psychologique et morale à tous les sinistrés, surtout aux personnes âgées qui vivaient une retraite paisible et qui sont maintenant plus que fragilisées, et face à une angoisse sans nom ;
- Requalifier la nature de la catastrophe afin de permettre à ceux qui ont tout perdu de recevoir des compagnies d’assurance la juste compensation ;

- Apporter une assistance juridique aux sinistrés pour les aider dans leur démarche pour récupérer ce qui peut l’être ;
- Accompagner les sinistrés, qui qu’ils soient et où qu’ils soient, en leur apportant une assistance financière et matérielle minimale pour les aider à se reconstruire.
Cest cela le rôle d'un gouvernement à visage humain et à coeur d'homme. Plus fondamentalement, le nouveau gouvernement devra travailler à être davantage au service des Ivoiriens, en étant plus proche d'eux, plus à l'écoute de leurs préoccupations et plus solidaire de leurs causes, chaque jour.

Comme disent les Chinois, toute crise est une chance. Cet adage signifie tout simplement que toute épreuve, toute difficulté, tout problème qui survient est aussi une opportunité pour chercher en nous le meilleur de nous-mêmes afin de le donner en partage aux autres. C’est cette vérité intangible qui a fait des nations européennes de l’après-guerre ces havres de paix et de bonheur que convoitent notre jeunesse en quête de bien-être et de mieux vivre.
La Côte d’Ivoire et son nouveau gouvernement ont les moyens de faire face à un tel défi. Notre terre d’espérance doit redevenir la patrie de la vraie fraternité qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Cette fraternité consiste à se soucier les uns des autres et à prendre soin les uns des autres. La Côte d'Ivoire devra pour cela se réconcilier avec les valeurs fondatrices d'humanisme, de solidarité, d'entraide, de partage et de justice sociale qui ont fait naguère sa beauté, sa force et son rayonnement. C’est cela, en réalité, être sur les traces d’Houphouët.

Dr Alain TAILLY
Veste Nzassa signée Ciss St Moïse.
Crédit photo : Magic Studio.