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Lun, Aoû

Kouadio N’Guessan Jérémie, linguiste : « Le nouchi est l’expression achevée de l’esprit de créativité des Ivoiriens »

Culture
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Le Doyen de l’Ufr langues, littérature et civilisations de l’université de Cocody, et membre de l’Ascad répond à une préoccupation présentée récemment comme thème de réflexion, à l’Ens : « Rôle des langues nationales dans le développement : problématique sérieuse ou utopie d’arrière-garde ».


Le linguiste que vous êtes connait, comme sa poche, la question des langues nationales. Pourquoi n’intègrent-elles pas avec responsabilité et sérieux le programme  scolaire ?

On ne peut pas dire aujourd’hui que les langues nationales sont totalement absentes du système éducatif ivoirien puisque le Programme d’école intégrée (Pei) fonctionne depuis près d’une dizaine d’années avec dix langues nationales. Mais je comprends le sens de votre question qui ne date pas d’aujourd’hui. Comment y répondre ? Après avoir parcouru le monde et vu comment les pays fonctionnent « linguistiquement », je puis dire qu’il s’agit principalement d’un problème africain, précisément de l’Afrique au sud du Sahara. Je pense qu’il manque dans ces pays ce que j’appellerai trois vertus cardinales.

Lesquelles ?
Une volonté politique fondée sur un désir d’affirmation nationale, une confiance en soi et une intense activité intellectuelle. Comme vous le voyez, par la force des choses, nous sommes devenus friands des prêt-à-porter, des prêt-à-manger, alors pourquoi pas des prêt-à-parler ? C’est là notre problème fondamental.
Etre friand de prêt- à- porter et le seul continent où les enfants entament le cursus scolaire en utilisant une langue d’emprunt explique-t-il que l’épanouissement des Africains se fasse par procuration ?

Si épanouissement total il puisse y avoir ! Aujourd’hui, on n’a pas encore vu, dans le monde, un pays qui se soit développé avec la langue et la culture d’autrui. Peut-être dans cinquante, cent ans, l’exemple viendrait des pays africains, il faut l’espérer, mais moi je reste sceptique sur l’issue finale de cette aventure parce qu’au bout du compte qui serons-nous ? Des « Ivoiriens » un quart français-un quart chinois-un quart anglais-un quart mondialisé ? Parmi les défis à relever sur le chemin de notre développement, les défis linguistique et culturel ne sont pas les moindres, loin s’en faut.

Qu’est- ce qui empêche la Côte d’Ivoire de procéder à un aménagement linguistique consensuel via la Constitution qui garantit le droit des minorités avec des langues comme le gban, le néyo etc.
Je répondrais « la peur ». La peur de ce qu’on considère comme l’inconnu, la peur de penser que la promotion des langues nationales serait source de conflits ethniques. On pourrait ajouter, ce que j’ai déjà dit, la non confiance en soi en tant que peuple souverain et une certaine paresse intellectuelle. Nous avons beau répéter que la prise en compte des langues nationales ne signifie en rien le rejet des langues internationales, rien n’y fait : les Africains restent foncièrement convaincus que valoriser les langues et partant, les cultures africaines, n’est pas un signe de progrès, mais plutôt un stigmate de régression et de « villageoisisation ».

Dans les pays d’Asie (Viêt-Nam, Cambodge, Laos, Corée, etc.) qui ont été colonisés comme nous, les gens ne se posent pas ce type de question. Parce que la toute première revendication que ces pays ont posée lors de leur indépendance, c’est la revendication d’une culture nationale dont la langue est le principal vecteur. C’est là toute la différence.
 
Il y a deux langages qui ont conquis l’espace éburnéen. A l’oral c’est le nouchi, à l’écrit, c’est le langage artificiel électronique des Ntic utilisé en Sms ou ailleurs. Doit-on compter sérieusement avec elles ?
Le nouchi est l’expression achevée de l’esprit de créativité des Ivoiriens. On peut l’aimer ou pas, mais il fait désormais partie, et pour longtemps encore, du paysage linguistico-culturel de notre pays. Nous l’avons même exporté dans la sous-région ; mieux, de nos jours, des mots nouchi s’entendent dans les provinces françaises. C’est notre marque de fabrique au sein de la famille francophone qui se veut multiculturelle et multilingue. Quant au langage des NTIC, c’est un langage mondialisé et la jeunesse ivoirienne n’y échappe pas. Il mérite certainement d’être suivi et analysé par les linguistes et les pédagogues.

Le mot « lol » adopté par les Ivoiriens vous fait-il rire ou sourire ?
Oui, bien sûr que cela fait plutôt sourire, un sourire à la fois amusé et approbateur parce que c’est  le signe de l’esprit créatif fécond des Ivoiriens dont je parlais tantôt.

La diversification linguistique entrave-t-elle et dans quelle proportion la réconciliation nationale ?
Non, je ne crois pas. Il faut se rappeler qu’aucun Ivoirien n’est véritablement monolingue, tout Ivoirien parle au moins deux voire trois langues. Le multilinguisme est donc consubstantiel à la vie sociale ivoirienne ou africaine, d’une part ; d’autre part, nous le répétons depuis des années, toutes les langues parlées dans notre pays appartiennent à une même famille linguistique africaine, le Niger-Congo.

Qu’en conclure ?
Cela veut dire que si on ne reste pas à la surface et si on réfléchit bien, on peut en conclure que la langue bété, par exemple, qui, en surface, paraît totalement différente de l’attié ou du sénoufo, est une langue cousine germaine, très éloignée peut-être, mais une cousine germaine quand même de ces deux langues. Cela veut dire également qu’apprendre le bété pour un Attié ou un Sénoufo, posera infiniment moins de problème qu’apprendre le polonais par exemple ou même le français.

L’émission télévisée de la Rti « Les nouvelles du pays » rencontre-t-elle votre assentiment ? Si oui, pourquoi ?
Cette émission est une bonne initiative que je salue. Mais attention à la « folklorisassion » !

Que voulez-vous dire ?
Je veux dire  que les animateurs de l’émission ont certainement une bonne connaissance des langues usitées ; mais ils n’ont pas appris à les écrire ; conséquence, ils font de la traduction spontanée tout le temps et créent comme ils veulent des mots et  expressions à partir du français, qui dénaturent le plus souvent ces langues. Et vous voyez la différence entre le décorum  et le cérémonial de ces émissions et ceux du journal de 20 h : l’image que le journal télévisuel de 20h nous renvoie est ceci « Attention, Mesdames et Messieurs, maintenant nous allons faire du sérieux !», alors qu’avant le 20 h, tout ce qui s’est passé, c’était du folklore ! Voici le danger qui guette cette émission. Et d’ailleurs, a-t-on une idée exacte de son audience ? Je ne crois pas et je pense que ça n’intéresse personne de le savoir.

Faut-il continuer de crédibiliser la thèse du trop grand nombre de langues en Afrique quand le Sénégal se retrouve autour du Wolof ou le Mali fait bloc derrière le Bambara ?
Je l’ai déjà dit, le multilinguisme et la diversité culturelle de l’Afrique constituent des atouts qui doivent être mis à profit. Bien sûr, nous avons des situations de quasi monolinguisme comme les exemples que vous donnez, mais ce n’est pas la règle. C’est plutôt le multilinguisme qui est de règle et il n’est ni une menace, ni un fardeau. Il n’est pas un problème susceptible d’isoler le continent de la connaissance et de l’émergence d’économies du savoir, véhiculés par les langues internationales de grande diffusion.

Il est important de veiller à ce que le monolinguisme colonial ne soit pas remplacé par un monolinguisme africain. Les difficultés posées par le nombre des langues ne sont pas un obstacle insurmontable; il n’est pas vrai que le temps passé à apprendre les langues africaines ou apprendre dans ces langues est perdu pour l’apprentissage et la maîtrise de langues prétendument plus productives et utiles qui jouissent de facto d’un meilleur statut.

Il n’est pas vrai qu’apprendre ces langues ou apprendre dans ces langues retarde l’accès aux sciences, aux technologies ou aux autres savoirs mondiaux et universels et leur maîtrise. En fait, le meilleur statut dont jouissent ces langues internationales est renforcé par des dispositions injustes prises par les dirigeants. Il n’est pas pertinent de comparer des langues locales aux langues internationales en termes absolus. Elles se complètent, se trouvent sur des échelles de valeurs différentes et sont indispensables au développement harmonieux et complet des individus et de la société.
    
Le Vietnam dans le même temps compte 65 ethnies comme nous, mais s’en sort. Pourquoi n’allons-nous pas à l’école vietnamienne ?
On dit souvent que comparaison n’est pas raison, mais la situation vietnamienne a quelques similitudes avec celle des pays africains francophones : pays anciennement colonisé par le même colonisateur, pays multilingue et multiculturel, mais qui a réussi à mettre en place une politique d’aménagement linguistique intelligent.

Résultat : une des langues du pays, le viêt, est érigée en langue nationale sans pour autant que les autres langues soient négligées. Les minorités peuvent apprendre leurs langues, mais tous doivent comprendre le viêt. Cela a résolu beaucoup de problèmes ; le pays  est même en passe de devenir le prochain « dragon » d’Asie. Cela peut-être pour nous un sujet de réflexion.

source: Fraternité Matin du 20 août 2016