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Ven, Jan

Culture

Une enquête menée par Dr VAHOU Kakou Marcel du Département des Sciences du langage de l’Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire. Communication faite dans le cadre d'un colloque international du 20 au 22 novembre 201, à l'Inp de Yamoussoukro sur l'enseignement-apprentissage des langues ivoiriennes.


 
Introduction
En Côte d’Ivoire, la langue française fait office de langue officielle et de langue seconde. Elle cohabite avec les langues ivoiriennes de souche qui ne bénéficient pas d’un statut particulier.  Malgré quelques textes de lois à portée linguistique qui préconisent la promotion et la vulgarisation des langues ivoiriennes, en particulier la loi n° 77-584 du 18 août 1977 qui prévoit les conditions pour l’introduction des langues locales ou nationales dans l’enseignement, aucune langue ivoirienne ne sert de médium dans le système éducatif ivoirien. Du cycle préscolaire jusqu’au cycle supérieur, tous les enseignements sont dispensés en français. Les enseignants sont amenés à évaluer des apprenants dont les interactions verbales et non verbales subissent des influences de tous ordres dont les interférences linguistiques. A titre d’exemple, l’indice d’insécurité linguistique identifié chez des élèves du secondaire est compris entre 62,01% et 75,33% (Vahou, 2016 et 2018).
Notre communication vise à présenter les résultats d’une enquête de terrain relative à la perception d’enseignants ivoiriens du cycle secondaire sur la question de la norme linguistique du français. Elle est bâtie autour de la problématique suivante : l’enseignement-apprentissage du français dans le secondaire en Côte d’Ivoire obéit-il à des exigences normatives exogènes (classiques ou standards) ou à des exigences normatives endogènes ?

1.    L’enquête
Nous avons mené une enquête de terrain dans cinq établissements secondaires, publics et privés, de la commune de San Pedro (Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire). Dans le cadre de notre enquête, nous avons réalisé plusieurs entretiens semi-directifs. Ces entretiens ont été conduits à travers un questionnaire oral auprès de 25 enseignants de 13 classes de Terminale. Le profil des enseignants enquêtés se présente comme ci-dessous :

 
2.    Définition de la norme

2.1.    Définition traditionnelle de la norme

D’une manière générale, la norme est ce qui est établi et qui sert de règle, de mesure, de modèle. En linguistique, elle relève de la grammaire, elle est la prescription qui fixe ou fige la langue. La forme normative de la langue est censée ne pas changer et l’on ne doit pas la changer. Cette forme est celle que promeut et entretient l’enseignement/apprentissage du français à travers l’école. Elle est traduite dans les manuels scolaires.
Chez Tousignant (1987), la norme est ce qui est normal, régulier et qui s’oppose à l’irrégulier et à l’anormal. C’est un usage, valorisé par rapport aux autres, codifié. La norme peut également être conçue comme un ensemble de prescriptions sur des façons de dire. La norme, au sens de la « langue » que l’on doit parler, est un discours d’autorité, fixé par une institution (l’Etat), qui veut créer une langue homogène, uniforme, débarrassée de toute impureté (les régionalismes, les innovations, etc.) Cette norme prescriptive, considérée plus « belle », plus «logique», mieux «structurée» […]


2.2.    Définition de la norme en sociolinguistique : norme et variétés linguistiques

En sociolinguistique, le caractère rigide et invariant de la norme disparaît pour faire place à une notion variable, en fonction de l’individu, de l’espace, du temps, etc., comme en témoignent ces définitions d’auteurs sociolinguistes pour lesquels la norme linguistique ne fait pas ou ne peut pas faire  abstraction des variétés linguistiques.
Chez Bulot (2013), il n’est en effet jamais inutile de rappeler que connaître une langue c’est bien entendu identifier la forme de prestige - que tente toujours de construire et transmettre l’institution scolaire pour ce qu’elle porte de valorisation sociale - mais c’est aussi pratiquer la diversité des variétés linguistiques pour ce qu’elles rendent compte du lien social tout autant qu’elles le permettent.
Pour Mejri (2001), le point de départ est toujours une réalité linguistique forcément hétérogène où coexistent une diversité de lectes, et dans certains cas, d’autres langues concurrentes. C’est dans cette diversité que s’élabore une norme dominante par rapport à laquelle se déterminent d’autres normes dominées. Même si le caractère dominant s’explique le plus souvent par des raisons historiques, sociologiques et politiques, la norme qui sert de repère est le fruit de plusieurs interactions lectales.


3.    Contexte sociolinguistique de la Côte d’Ivoire


En Côte d’Ivoire, la langue française fait office de langue officielle et de langue seconde. Elle cohabite avec les langues ivoiriennes de souche qui ne bénéficient pas d’un statut particulier.  Malgré quelques textes de lois à portée linguistique qui préconisent la promotion et la vulgarisation des langues ivoiriennes, en particulier la loi n° 77-584 du 18 août 1977 qui prévoit les conditions pour l’introduction des langues nationales dans l’enseignement, aucune langue ivoirienne ne sert de médium dans le système éducatif ivoirien.
Du cycle préscolaire jusqu’au cycle supérieur, tous les enseignements sont dispensés en français (médium exclusif). Les enseignants sont amenés à évaluer des apprenants dont les interactions verbales et non verbales subissent des influences de tous ordres y compris les interférences linguistiques avec les langues nationales et l’insécurité linguistique.


4.    Norme et variétés linguistiques en Côte d’Ivoire

En Côte d’Ivoire, le français joue un rôle capital dans tous les domaines de la vie publique et privée. Son contact avec les langues et les cultures ivoiriennes fait naître des variétés de français qui se distinguent du français standard, sur le plan formel et sur le plan fonctionnel.
Alors que le français est entré comme une langue d’emprunt, il fait à présent l’objet d’une appropriation extraordinaire par les Ivoiriens, ce qu’atteste la richesse du vocabulaire du français « local ». L’on peut dire que la langue française, de toute évidence, s’est fondue dans le moule de la société ivoirienne (Kouamé, 2014 : 139).


5.    Norme scolaire contre variétés linguistiques du français : perceptions d’enseignants ivoiriens

Pour les enseignants enquêtés,
-    les élèves ont tendance à se montrer « comme des incapables à appliquer la norme » dans leurs interactions verbales et écrites en classe,
-    la norme semble être intimement liée à la bonne compétence linguistique. Pour acquérir une bonne compétence linguistique, il faut avoir une bonne pratique de la grammaire et de la conjugaison,
-    la notion de norme tend à disparaître, en raison des nombreux écarts enregistrés quotidiennement dans l’usage de la langue française par les élèves,
-    la bonne compétence linguistique se traduit par une expression correcte, dépourvue de toute faute,
-    la norme exige une bonne articulation des mots à l’oral et une bonne transcription des mots à l’écrit,
-    le recul du bon usage s’explique par le fait que le livre ne semble plus être le centre d’intérêt dans l’apprentissage de la langue par les élèves, et cela conduit à appauvrir leur vocabulaire.

Ces perceptions sont traduites dans les extraits d’entretiens suivants :

PROF. 6 : « … j’estime que connaître la grammaire, la conjugaison, etc., permet de mieux s’exprimer en français. »

PROF. 8 : « Si l’élève arrive à s’exprimer correctement et à faire des rédactions sans faute, alors on peut dire qu’il respecte la norme … La langue française pourrait ne plus être parlée correctement. Car les élèves n’ont pas vraiment l’habitude des livres et ne s’intéressent pas à la lecture. »

PROF. 17 : « … je me sens à l’aise devant un élève qui est à l’aise et qui articule bien ses mots. »

PROF. 2 : « Regardez, un élève a écrit dans un devoir : " la langue français, oui je dis et c’est bien "la langue français", en Côte d’Ivoire est bas dêh… Vous voyez ? C’est dommage. »

PROF. 12 : « Je ne suis pas satisfaite de leur niveau parce que leur vocabulaire est très pauvre. »

PROF. 13 : « … en devoir de philosophie, je n’arrive pas à les lire et à les comprendre, ils ont tellement d’idées vagues. »

PROF. 14 : « … Un jour, à la suite de remontrances face à ses nombreuses lacunes, une de mes élèves m’a écrit ceci : "Mme, je presente des difficultés dans expression orale,… C’est pour eviter de dire des betise ou de faire fautes"… Accents et accords foutus en l’air. C’est grave pour des Terminales. »

PROF. 22 : « Parce qu’il y’a tellement de mots en français qu’ils assimilent mal… Je pense que la langue française est en souffrance car de nos jours, les jeunes s’expriment mal et utilisent le français de rue et il n’y a pas de déterminants ni d’accords et les mots sont mal formés. »

PROF. 23 : « Du fait de la colonisation, la langue française est celle parlée en RCI. Mais de nos jours, cette langue subit des transformations dans le langage familier. Il serait donc nécessaire de soigner le langage de nos élèves qui doivent éviter les barbarismes pour pérenniser la langue de Molière. »

Autres perceptions :
-    C’est la fonction utilitaire de la langue qui prédomine. En effet, pour certains enseignants enquêtés, la langue française ne semble pas répondre aux aspirations professionnelles futures des élèves. « La fonction de « langue utilitaire et usuelle » semble de plus en plus dévolue à l’anglais au détriment du français dans les environnements professionnels et le marché du travail au plan international. Il paraît superflu pour ces élèves de se contraindre à respecter la norme d’une langue qui, dans une certaine mesure sera de « peu d’utilité ».

PROF. 11 : « … en écoutant les journalistes, la publicité et en lisant les journaux, l’élève se crée sa norme sans percevoir les subtilités du langage des médias qu’il intègre toujours sans discernement. »
PROF. 18 : « Face à la situation de "crise de la langue française"… On constate que la langue française en Côte d’Ivoire n’est plus fondée sur le grand amour que nos parents avaient pour cette langue. Nous avons notre part de responsabilité dans les nombreuses défaillances qu’elle porte, du fait des agressions qu’elle subit chaque jour… J’avoue que certains de nos collègues ne font pas suffisamment d’efforts pour rectifier le tir. Plus grave, il y en a qui se plaisent à parler le nouchi avec leurs élèves. »


Conclusion

Il nous paraît en effet frappant de constater combien la grammaire fut de tout temps impliquée dans l’enseignement des langues, que ce soit pour être explicitement revendiquée comme nécessaire, ou au contraire pour en être bannie à grands cris. Mais qu’elle entre par la grande porte ou qu’on la sorte par la fenêtre, la grammaire rode qu’on le veuille ou non autour de la classe de langue (Cuq, 1996 : 4-5).
Dans la situation où l’enseignant et les apprenants sont constamment sous l’emprise des variétés linguistiques du français, ne serait-il pas important pour l’enseignant de tenir compte, désormais, de la dualité norme scolaire/variétés linguistiques dans l’enseignement-apprentissage du/en français et l’évaluation scolaire des apprenants ?


Dr VAHOU Kakou Marcel
Département des Sciences du langage
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire
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Repères bibliographiques

BULOT, Thierry, « Grammaire et parlers (de) jeunes – Quand la langue n’évolue plus … mais continue de changer », Cahiers Pédagogiques N°453, (28 février 2013), disponible en ligne, adresse URL : http://www.cahiers-pedagogies.com/articles.php3?idarticle=3076

CUQ, Jean-Pierre, Une introduction à la didactique de la grammaire en français langue étrangère, Paris, Les Editions Didier, 1996.

KOUAME, Koia Jean-Martial, « Les défis de l’enseignement et de l’apprentissage du français en Côte d’Ivoire », in Travaux de Didactique du Français Langue Etrangère, n°58, 2008, pp. 13-23.

MEJRI, Salah, « Normes et contre-normes : fonction identitaire et renouvellement du système », Actes du Colloque Diversité culturelle et linguistique : quelles normes pour le français ?, Agence Universitaire de la Francophonie, 2001, pp. 69-76.

VAHOU, Kakou Marcel, L’insécurité linguistique chez des élèves en Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, Collection Etudes africaines/Série Linguistique, 2018, 400 p.